Nous reviendrons plus loin sur le village, ses habitants et son église. Dans l'immédiat, une date nous paraît essentielle : le 24 janvier 1129, l'évêque d'Elne "donne à N.S Jésus-Christ et à son Saint­ Sépulcre de Jérusalem, au patriarche Warmund, à la congrégation des chanoines et à leurs successeurs et remet entre les mains du prieur Jean l'église de Sainte-Marie de Marce yol libre et franche ayec tous ses droits présents et à venir, ainsi que le cens syno­dal. "(1) Ainsi commence une période de trois siècles et demi pendant laquelle les chanoines du Saint­-Sépulcre occuperont à Marcevol un prieuré dont nous aurons l'occasion de suivre l'ascension, puis le déclin, marqué en 1484 par la remise de l'établisse­ment à la communauté ecclésiastique de Vinçà.

QUELQUES INCERTITUDES

Si l'on en croit Pierre Vidal (2), le prieuré n'existait pas encore au moment de la donation faite par l'évêque d'Elne. Ce que l'on donne en 1129 aux chanoines, ce serait simplement la modeste église paroissiale de Nostra Senyora de les Grades, dans laquelle l'historien reconnaît cependant qu'il existait déjà à l'époque une communauté de clercs (évoquée par quelques clauses de l'acte épiscopal). L'abbé Albert Cazes(3) met en doute l'opinion de Vidal : en effet, si le texte parle d'un prieur, il est difficile d'imaginer un prieur sans prieuré, et la plus élémentaire logique voudrait donc que l'établisse­ment ait déjà été construit en 1129.

Par contre, en 1142, on est bel et bien certain de l'existence du prieuré : dans son testament (4), Ber­nat d’Arbussols nous apprend qu'il s'est fait cha­noine du "Monestir de Marcevol". C'est pourquoi il lègue au "monestir" la dîme qu'il percevait sur le territoire d'Arbussols, la chapelle St Sauveur du même lieu, ainsi que les moulins qu'il possédait dans la paroisse Ste Eulalie d'Arbussols. Bien qu'il ne soit pas question ici d'étudier Arbussols, signalons l'intérêt du texte, qui laisse supposer un déplacement du village postérieur au XIIe siè­cle : en 1142, l'église paroissiale actuelle de St Sau­veur n'est qu'une chapelle, alors que l'essentiel des activités semble tourner autour de l'églisè Ste Eula­lie, située à deux kilomètres au nord d'Arbussols.

LES CHANOINES DU SAINT-SEPULCRE

La création de l'ordre du St Sépulcre est liée à la conquête des Lieux Saints par la Croisade des Barons (1099). La légende veut que Godefroy de Bouillon ait amené avec lui un certain nombre de chanoines qu'il aurait établis dans l'église du St Sépulcre de Jérusalem. Ces chanoines séculiers auraient mené d'abord une vie fort irrégulière, jus­qu'en 1114, année où le Patriarche de Jérusalem, Arnoul, qui lui-même vivait de façon déréglée, leur aurait imposé des moeurs plus sévères, les contrai­gnant à vivre en commun comme les Apôtres et à observer la règle de St Augustin.(5)

En fait, l'origine de l'ordre du St Sépulcre est aussi obscure que celle des Templiers, et il est fort possible que, pendant une vingtaine d'années, les deux ordres n'en aient formé qu'un, dans la mesure où nous constatons que tous deux sont apparus à la même époque, au même endroit, ont été soumis à la règle de St Augustin et ont porté le même habit : des "blancs manteaux" signifiant chasteté totale ainsi que sûreté de courage et santé du corps. Il semble­rait que la distinction ne soit faite que par la suite, les uns ayant une vocation plus militaire que reli­gieuse (les Templiers), les autres étant contraints à des activités strictement religieuses. L'ordre du St Sépulcre est confirmé par une bulle du pape Calixte II en 1122, puis par Honorius II en 1129 (signalons pour mémoire que l'ordre du Temple a vu ses sta­tuts confirmés en 1128).

Ajoutons à ces deux ordres un troisième, lui aussi contemporain de la conquête des Lieux Saints, les Hospitaliers de St Jean de Jérusalem. Mais, dès sa création, cet ordre souligne sa différence en met­tant en avant les questions de soutien des pauvres et des malades. Nos trois ordres, avec leurs points communs et leurs particularités, suivent le même cheminement: ils disposent d'une telle popularité que les Lieux Saints ne suffisent plus à abriter tous les volontaires, et que l'on va ouvrir des "succur­sales" en Europe, notamment en France, en Cata­logne, en Italie, en Pologne et dans bien d'autres pays. Pour notre région, on sait que plusieurs commanderies de Templiers se sont installées (notamment au Mas Deu et à Collioure), que les Hospitaliers étaient présents à Bajoles ; quant aux chanoines du St Sépulcre, ils choisirent Marcevol, qui fut le seul prieuré de l'ordre en Roussillon et en Conflent.

 

MARCEVOL, PRIEURE AUGUSTIN

Pour en terminer avec nos chanoines du St Sépulcre, signalons que l'ordre entier relevait du prieuré général du Sépulcre de Jérusalem. Mais, comme il fallait bien qu'il y eût des intermédiaires, dès le début du XIVe siècle (et sans doute avant), les chanoines et le prieur de Marcevol étaient eux-­mêmes soumis à l'autorité du prieur de Ste Anne de Barcelone, autre maison de l'ordre, fondée à peu près à la même époque que Marcevol (première mention en 1141).

La légende, toujours elle, veut qu'après la prise de Jérusalem par les Musulmans (l187), nos cha­noines aient troqué leur bel habit blanc contre une étoffe noire, en signe de deuil. Certes, mais le noir était aussi la couleur des chanoines augustins, dont le St Sépulcre avait choisi d'adopter la règle. Alors que la période carolingienne avait vu naître surtout des monastères bénédictins (dont Cuixà est chez nous le meilleur exemple), le XIe et le XIIe siècle voient se multiplier les prieurés augustins, dont les églises sont le plus souvent dédiées à la Vierge. Citons notamment, sans entrer dans les distinctions subtiles entre les uns et les autres, Serrabona, le Monestir del Camp, Espirà de Conflent, Cornellà de Conflent ou encore St Feliu d'Amont.

La règle de St Augustin est relativement sim­ple, facilement adaptable aux diverses communau­tés, mettant en avant les notions de vie fraternelle et de modestie. Retour aux origines, fidélité renouée avec le modèle de l'Eglise primitive, indépendance à la fois par rapport à l'évêchéet aux laïcs, telles sont grosso modo les tendances animant ces nouveaux moines qui préfigurent la réforme cisterciennes dont St Bernard sera l'élément moteur. Le monestir de Marcevol est d'ailleurs contemporain des choix architecturaux cisterciens, ce qui pourrait en partie expliquer la modestie décorative d'un bâtiment où il n'est pas question de reproduire l'imposant clo­cher ou les chapiteaux exubérants de Serrabona.

LE CYCLE DES DONATIONS

"Lorsqu'un villageois commettait un crime, tous ses voisins se sentaient souillés. De même tous pensaient pouvoir être saus par la pureté, par les abstinences de quelques délégués. C'était les moines." (6)

Cette phrase de Georges Duby nous aide à mieux comprendre l'importance du phénomène monastique et de son indéniable succès auprès des populations. L'accumulation des péchés entraîne inexorablement vers un Enfer dont chacun connaît les horribles tourments que l'âme y endure après la mort. Les moines sont là pour racheter les fautes commises, à commencer par les leurs. Deux solu­tions s'offrent donc au pécheur : soit abandonner les biens terrestres en décidant de finir ses jours dans un monastère (c'est la solution adoptée par Bernat d’Arbussols en 1142); soit gagner des indulgences en donnant aux moines tout ou partie de leurs richesses, notamment à l'article de la mort. Voilà comment, par un paradoxe souvent souligné par les historiens, nos moines, qui ont quitté le monde pour vivre dans la pauvreté, se retrouvent bientôt à la tête d'imposants domaines et croulent sous les dons financiers ou alimentaires.

Le prieuré de Marcevol n'échappe pas au phé­nomène, d'autant qu'il bénéficie de l'auréole atta­chée aux Lieux saints. Les donations se multi­plient, et nous pouvons nous faire une idée des possessions acquises en un siècle par deux chartes datées de 1265 et de 1267, dans lesquelles le repré­sentant du roi d'Aragon reconnaît n'avoir aucun droit sur les biens du Monestir en Conflent et en Cerdagne. Les chanoines possèdent des biens dans dix paroisses de Cerdagne : Enveig, Dorres, Vilanova de les Escaldes, Ventajola (commune de Puig­cerdà), Err, Aja (commune de Vilallobent), Eyna, Càldegues, Bolvir, Alp. (7)

En Conflent, leurs biens sont encore plus importants et se répartissent sur 21 paroisses: Marcevol, Vinçà, Rupidera, Arbussols, Saorla, Joch, Finestret, Sahilla (commune de Finestret), Vallestàvia, Glorianes, Cirach, Rià, Fornols (commune de Campome), Arletes (commune de Conat), Nabilles (commune de Conat), la Vallée de Mosset, Flassà (commune de Serdinyà), Jujols, Soanyes, Cerola (Canavelles), Espolla (7).

Il faudrait encore ajouter quelques possessions en Roussillon et surtout en Fenolledes. Dans un souci d'unité territoriale, on procède à des achats ou à des échanges avec les autres monastères. Ainsi, en mars 1188, Pere, abbé de St Martin du Canigou, vend au Monestir de Marcevol les propriétés de son abbaye sur les territoires de Marcevol et Arbussols (8). Plus tard, en 1374, le prieur de Serrabona échange ses droits sur Arbussols contre les droits du Monestir sur La Bastida, Bula d'Amont, Bulater­nera et un mas situé à Glorianes (9). L'objectif recherché est de dominer suffisamment un village pour y installer un batlle, comme c'est le cas à Vallestàvia en 1621 : le Monestir nomme batlle Bernat de Pujol, pour y recueillir les rentes perçues sur les paroisses de Vallestàvia et St Miquel de Mollet (10). Dans le même esprit, on peut aussi acheter des hommes à d'autres monastères : en 1255, fra Ramon d'Albariis, camarer de St Miquel de Cuixà, donne à Marcevol un homme de Valles­tàvia nommé Bernat Aurige, moyennant la somme de 2 sous barcelonais (11).

Telle est la politique suivie par les différents prieurs de Marcevol, avec notamment une volonté féroce de dominer les deux villages voisins d'Arbus­sols et de Marcevol. Nous le verrons plus loin, ils se heurtent parfois à des résistances farouches des communautés villageoises. Toutefois, en dépit des procès et des vicissitudes diverses, l'ascension du Monestir se poursuit jusqu'à la fin du XIVe siècle.

DE L'APOGÉE AU DÉCLIN

S'il nous fallait choisir une date qui marque l'apogée du Monestir, nous prendrions très arbi­trairement 1393, année où est élaboré le capbreu des possessions du prieuré, dont l'ensemble, malheu­reusement incomplet, a été transcrit au siècle der­nier par Bernard Alart, dans son Cartulaire Rous­sillonnais. Araignée de plus en plus vorace, le monestir a étendu sa toile sur tout le Bas-Conflent. Un exemple, Ropidera, petit village proche de Rodès, où chacune des quatorze familles recensées reconnaît tenir au moins une maison ou une pièce de terre au nom du prieuré de Marcevol ; en tout, ce sont 58 parcelles qui appartiennent au Monestir sur le seul territoire de Ropidera.

Les donations continuent : en 1382, Joan Miron, habitant de St Paul de Fenollet, lègue au prieuré 57 biens-fonds sur le territoire de Rabolhet (12). Ainsi la fameuse croix patriarcale, symbole de l'ordre du St Sépulcre, peut-elle étendre ses branches sur un domaine de plus en plus vaste. En 1381, c’est même l'administration de l'hôpital d'IlIa qui est confiée aux chanoines de Marcevol. Un traité fut en effet passé le 13 mars 1381 entre Pere de Fenollet, vicomte d'Ille, et Bernat Roqueta, prieur de Marcevol. Il fut convenu que le com­mandeur de l'Hôpital d'IlIa serait désormais choisi parmi les frères de l'ordre du St Sépulcre et que l'établissement serait desservi par des chanoines de la maison de Ste Anne de Barcelone. Le texte précise que l'ordre du St Sépulcre est "composé de frères de bonne réputation, d'une vie toute digne d'éloges et d'honorables relations, tels qu'il le fallait pour rele­ver l'établissement" (13). Pourtant, dès l'année 1424, à la suite de nombreuses plaintes contre les administrateurs, la direction de l'hôpital était confiée à un prêtre illois, Guillem Nomays. Il faut dire que le déclin de l'ordre du St Sépulcre était commencé, et que sa bonne réputation était sérieu­sement entamée par des dissensions internes de plus en plus fréquentes.

Apparemment, les relations avec la maison­ mère de Ste Anne de Barcelone ont toujours été bonnes, ou du moins n'ont pas suscité de graves problèmes. Le prieur de Barcelone avait un droit de visite annuel à Marcevol, et aucun frère ne pouvait être admis au Monestir sans son consentement. Il n'est pas jusqu'aux décisions administratives ou financières qui ne puissent échapper à son contrôle. Au début du XVe siècle, l'autorité de Ste Anne paraît pesante, mais c'est sans doute parce que les chanoines de Marcevol se trouvent confrontés à des problèmes qu'ils ont de plus en plus de mal à résou­dre. Les discordes s'accumulent, par exemple en 1404 entre Francesc Rossell, chanoine du monestir, et Pere Prada, curé de Sta Maria del Roure (com­mune d'Els Masos) : il faut un arbitrage pour faire cesser leurs "bandosités", et mettre un terme aux injures proférées par Rossell. Francesc Rossell récidive en 1416, et cette fois-ci il se dispute avec un autre chanoine, Pere Colomer, dont le caractère semble aussi violent que le sien (il se trouve peu après en conflit avec le prieur, au sujet des messes qu'il devait dire à Arbussols). (14)

En fait, à cette époque, il semble que le person­nel présent au prieuré soit assez limité, puisque cinq personnes forment en 1410 l'ensemble du couvent réuni devant notaire pour apporter quelques chan­gements aux règles de l'habillement et de la nourri­ture : le prieur Francesc Talamanca, le sacristain Arnau Benal, les deux chanoines turbulents Rossell et Colomer; et un prêtre-bénéficier, Bartomeu Pelos.

On trouvera le texte complet du nouveau règlement dans la revue CONFLENT, sous la plume de l'abbé Cazes (15). Notons cependant que les chanoines se plaignent de ce que leur prieur a trop souvent tendance à oublier de leur attribuer leur dû ; aussi prennent-ils la précaution de tout faire écrire par un notaire. Si l'on en croit Pierre Vidal (16), les deux moines turbulents Rossell et Colomer auraient quitté ensuite le Monestir pourIe prieuré de· Serrabona.

En 1435, c'est le prieur qui disparaît pour quel­ques temps. Le déclin s'accentue, et il semble qu'a­près cette date, même s'il existe officiellement des prieurs de Marcevol, la communauté ecclésiastique a pratiquement disparu. Les choses ne s'arrangent pas à partir de 1462 et de l'occupation du Roussil­lon par les troupes de Louis XI. Une note de la communauté ecclésiastique de Vinçà signale qu'en 1476 le prieur Nicolas Ferrer, devant "l'abandon de ce monastère en ruines, l'église sans voûte et la servitude de la Cure de Marcevol", se démit de ses fonctions au bénéfice du pape (17). Il y eut pourtant un dernier prieur en 1482, un certain Pere Renart, qui venait du Monestir del Camp.

C'est en 1484 que le prieuré cesse d'exister en tant que tel, l'ordre du St Sépulcre ayant été dissous par le pape (plus tard, Alexandre VI instituera l'or­dre militaire du St Sépulcre, pour honorer les per­sonnes nobles et riches qui faisaient un pèlerinage en Palestine). Pere Renart étant mort la même année, le Monestir se trouve totalement vacant, ce qui permet à la communauté ecclésiastique de Vinçà d'en demander la possession. C'est chose faite le 31 octobre 1484 et, jusqu'à la révolution, les bâtiments, mais aussi toutes les possessions et leurs redevances, resteront aux mains des prêtres de Vinçà, nouveaux seigneurs de Marcevol. Après la Révolution, le prieuré devient le centre d'une vaste domaine agricole, et le restera jusqu'en 1970. Racheté par un particulier et rénové par des bénévoles et des professionnels, c'est aujourd'hui une fondation. Pour en savoir plus sur le prieuré de nos jours, voir le site officiel du prieuré.

Jean Tosti

Notes

(1) Archives de Ste Anne de Barcelone, texte cité par Pierre Vidal, "Etude historique sur le prieuré de Marcevol", bulletin de la S.A. S.L. des P.O., 1888, p. 172.

(2) op. cit, p. 173.

(3) Abbé Albert Cazes, "Marcevol", guide CONFLENT, 1967

(4) Bernard Alart, "Marcevol", volume à part du Cartulaire roussillonnais, manuscrit, biblio­thèque municipale de Perpignan, p.7.

(5) renseignements empruntés au Père Hippo­lyte Hélyot, "Histoire des ordres monastiques, religieux et militaire", 1714.

(6) Georges Duby, "L'Europe au moyen-âge ", ed. Champs-Flammarion, p. 52

(7) Alart, Marcevol, pp. 13 et sq

(8) ibid, p. 10

(9) ibid, p. 79

(10) ibid, p. 13

(11) ibid, p. 12

(12) Cartulaire roussillonnais, XVI, p. 96 (13) P. Vidal, op. cit, p. 185

(14) ibid, p. 188

(15) op. cit, p. 19

(16) op. cit, p. 188

(17) ibid, p. 19